3ème étage à gauche [Cuento en francés]

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Herbert List (1903-1975), fotógrafo alemán.

Traducción al francés del cuento 3-A, realizado por Adélaïde de Chatellus. Relato incluido en La ville de sable (Albatros, Geneve, 2011).

Puedes descargar aquí el cuento en PDF.

à Johnnysquel Delón

Je sais qu’il sera là,

je ne veux pas voir

Témpano

            Depuis quelques semaines, tu évites de passer dans cette rue. Une inquiétude trouble vibre sur tes vêtements chaque fois que tu traverses cette partie de la ville.

Quand tu n’as plus d’autre solution, tu appuies à fond sur l’accélérateur, tu traverses l’odeur douceâtre de la boulangerie du quartier, et tu n’essaies même pas de reconnaître les lignes bleues de l’immeuble qui se trouve à ta droite.

David n’a jamais donné d’explication. C’est à peine s’il a effleuré tes cheveux, s’il a desserré un peu la montre que tu lui avais offerte pour un anniversaire, et qu’il t’a dit sans poser sa cigarette qu’il souhaitait prendre de la distance.

Tu as assumé la chose avec les gestes prévisibles. Mais un goût pâteux a parcouru ta bouche pendant plusieurs jours, comme si le dégoût, l’absence de mots carillonnaient depuis cet immeuble bleu.

Sans raison apparente, lors des répétitions la voix du metteur en scène était étouffée par le retour de ces vers: En amour un corps se nourrit contre un autre corps, que ressassait ta distraction, comme un simulacre pour tromper ta précarité.

Tu t’es alors dit que la solution était d’éviter de passer par là.

Mais voilà : aujourd’hui c’est la répétition générale. Un goût de menthe froid circule dans l’humidité de ta bouche. Tu as envie d’un gâteau crémeux mais tu n’as pas le temps de l’acheter. La répétition commence dans dix minutes.

Sur le pare-brise de ta voiture la ville s’efface en éclairs fugaces qui s’étirent. Tu essaies d’accélérer. Impossible. Un camion de boissons gît au milieu de la rue, ayant perdu un pneu.

La seule solution c’est de prendre un autre chemin. Tes mains rechignent à tourner le volant, tu dois passer à nouveau dans la rue, mais un coup d’œil sur ta montre te pousse.

Cette fois-ci, pour une raison que tu ignores, le reflet du soleil sur l’immeuble retient ton attention. Le parfum de la boulangerie se mêle à ton étourdissement (le gâteau crémeux croise lentement ton regard), et une sourde sensation d’effondrement renaît à côté de tes os.

A un moment donné, tu sens comme si une pluie lointaine collait à tes cheveux. Tu te retournes vers l’immeuble et cherches la forme précise de la fenêtre de David. Tu l’aperçois comme une ombre épaisse qui contraste avec le bleu acier de l’après-midi. Puis tu observes mieux. Il n’est pas seul. Une fille s’agrippe à son cou et l’embrasse.

Tu ne peux pas délimiter les deux ou trois secondes où ton visage s’isole de la rue, disperse son attention et ton esprit se glisse dans un passage où la seule chose visible est un ciel grisâtre, blessé par des centaines de nervures.

Un coup te réintègre à la forme connue de la ville. Le goût acide du sang imbibe tes lèvres car ta voiture s’est incrustée dans une camionnette à l’arrêt.

Tu es sous le choc. Une cloche sourde vibre dans tes tempes.

Tu te retournes vers l’immeuble. Tu sais que David a entendu l’impact, l’explosion du verre.

Tu as juste le temps d’observer ses mains (et cette montre tremblant à son poignet) qui ferment la fenêtre contrariées.

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